Victimes d'attentats, trauma collectif et sidération HyCSI

Victimes d'attentats
quand le trauma frappe au coeur du quotidien

Sidération, professionnels de première ligne, trauma diffus : ce que la clinique des attentats enseigne sur la mémoire traumatique.

Sandra Depasse · Trauma collectif Clinique · 9 min de lecture

Les victimes d'attentats vivent un trauma singulier.

Le 22 mars 2016, à 7h58, deux bombes explosent dans le hall des départs de l'aéroport de Zaventem. Cinquante-neuf minutes plus tard, une troisième explose dans la station de métro de Maelbeek, en plein coeur de Bruxelles. Trente-deux personnes sont mortes ce matin-là. Des centaines ont été blessées. Et des milliers d'autres, qui n'étaient pas sur les lieux, ont traversé quelque chose que leur entourage a mis du temps à reconnaître comme ce que c'était : un trauma.

J'ai travaillé avec des victimes directes de ces attentats, avec des professionnels de première ligne qui sont intervenus dans les premières heures, et avec des personnes qui n'étaient pas là physiquement mais dont le système nerveux, lui, n'a jamais vraiment quitté les images diffusées en boucle ce jour-là. Ces trois types de présence à l'événement génèrent des tableaux cliniques distincts, mais partagent une même racine : la sidération.

La sidération : une réponse neurobiologique, pas un échec

Le premier obstacle dans l'accompagnement des victimes d'attentats, c'est la culpabilité. Presque toutes les personnes avec qui j'ai travaillé dans ce contexte portaient une version de la même phrase intérieure : "J'aurais dû réagir. J'aurais dû courir, crier, aider. J'étais là et je n'ai rien fait.

"Ce "rien fait" mérite d'être regardé en face, parce qu'il repose sur un malentendu profond sur ce que le cerveau humain fait réellement face à une menace extrême.

Face à un danger, le système nerveux autonome mobilise en quelques fractions de seconde les hormones du stress, adrénaline et cortisol, pour préparer le corps à combattre ou fuir. Mais quand la menace est trop soudaine, trop massive, trop dépassante pour que l'action soit possible, ces hormones ne trouvent pas de décharge. Le cerveau, saturé, commande alors la sécrétion d'autres molécules, aux effets opposés : des substances aux propriétés anesthésiantes qui court-circuitent le système pour protéger l'organisme de l'effondrement total. La personne se retrouve déconnectée, anesthésiée physiquement et émotionnellement, parfois dissociée au point de se voir comme de l'extérieur. Ce n'est pas de la lâcheté. Ce n'est pas un manque de présence d'esprit. C'est la mécanique de survie la plus archaïque qui soit, et elle fonctionne exactement comme prévu.

Ce que Muriel Salmona nomme la sidération psychique est précisément cet état : une réponse neurobiologique normale à une situation anormale. Le lui expliquer à la personne qui en a été traversée n'est pas un acte pédagogique secondaire. C'est souvent la première chose qui lui permet de commencer à respirer.

Les professionnels de première ligne : une population clinique à part entière

Parmi les personnes avec qui j'ai travaillé après les attentats de Bruxelles, certaines des plus atteintes n'étaient pas des victimes au sens où la société entend habituellement ce terme. C'étaient des pompiers, des agents de sécurité, des médecins urgentistes, des policiers. Des gens dont le métier est précisément d'intervenir quand tout s'effondre, et qui portaient depuis des mois ou des années ce qu'ils avaient vu et fait ce matin-là, souvent sans avoir jamais dit à quiconque que quelque chose ne s'était pas refermé.

L'un d'eux, travaillant à la sécurité, avait été parmi les premiers à descendre dans la station de Maelbeek après l'explosion. Il était responsable de la mise en sécurité de ses hommes. Il avait fonctionné en mode opérationnel, factuel, robotique pendant des semaines. Quand je l'ai croisé par hasard, des mois plus tard, il m'a dit, avec le détachement particulier de quelqu'un qui parle d'une chose encore dissociée : "On a compris ce qu'on avait été faire. On était des peintres. On avait lancé des pots de peinture." Il y avait du sang partout sur les murs. Il y avait des parties de corps. C'était une scène de guerre au coeur d'une ville de paix.
Ce qu'il décrivait avec cette métaphore de peintre, c'est ce que la clinique du trauma reconnaît comme une protection dissociative massive. Son inconscient avait trouvé un langage qui permettait de nommer sans plonger. Un humour noir, grinçant, qui n'avait rien d'un cynisme délibéré : c'était la seule forme d'expression que son système nerveux pouvait encore tolérer à ce stade.

Un autre, pompier intervenu à Zaventem, est venu me voir officiellement pour arrêter de fumer. Depuis les attentats, il ne dormait plus correctement, consommait quotidiennement des joints pour tenir, et avait perdu la capacité de prendre ses enfants dans ses bras. Il ne faisait pas le lien. Il ne venait pas pour ça. Il venait pour la cigarette. Le trauma, lui, est arrivé très vite dans la séance, sans qu'on aille le chercher.

Ce tableau est extrêmement fréquent dans cette population. Les professionnels de première ligne viennent rarement consulter pour ce qu'ils ont vécu dans l'exercice de leur mission. Ils viennent pour l'insomnie, l'addiction, la fatigue chronique, les douleurs inexpliquées, les difficultés relationnelles. Le trauma est là, juste en dessous, mais le récit de présentation ne le mentionne pas. Parfois parce que la culture professionnelle ne l'autorise pas. Parfois parce que la dissociation est si complète que le lien n'est pas conscient. Parfois parce que nommer ce qu'on a vu serait s'y exposer à nouveau, et le système nerveux refuse.

Le trauma diffus : ceux qui n'étaient pas là

Le troisième tableau clinique que les attentats de 2016 ont mis en lumière en Belgique est plus difficile à identifier et, de ce fait, plus rarement accompagné.

Ce sont les personnes qui n'étaient pas sur les lieux, mais qui ont passé cette journée devant les images en boucle, qui attendaient des nouvelles d'un proche, qui avaient changé leur trajet ce matin-là par hasard, ou qui vivaient dans une telle proximité affective avec les lieux que leur système nerveux a répondu comme si elles y étaient.

La victimologie distingue les victimes directes, les victimes indirectes et les témoins. Cette catégorisation a une utilité juridique et administrative. Cliniquement, elle est moins pertinente qu'elle n'y paraît. Ce qui détermine si un événement laisse ou non une trace traumatique, ce n'est pas la proximité géographique : c'est la réponse du système nerveux de la personne à ce moment-là, en fonction de qui elle est, de ce qu'elle a déjà traversé, et de ce que l'événement réactive de ses traumas antérieurs.

Une personne qui a perdu un enfant dans un accident des années avant les attentats et qui regarde en boucle les images de corps extraits des décombres peut traverser une réactivation traumatique d'une violence comparable à celle d'un survivant direct. Son histoire personnelle fait résonner l'événement collectif à une fréquence qu'elle seule peut mesurer. Ignorer cela, c'est laisser une partie des personnes atteintes sans reconnaissance et sans soin.

Ce que la clinique des attentats interroge dans notre pratique

Travailler avec des victimes d'attentats pose au thérapeute plusieurs questions spécifiques que d'autres contextes traumatiques soulèvent moins directement.

La première est celle de l'acuité du trauma. Un attentat est un T1, un événement unique et délimité dans le temps, mais d'une intensité sensorielle extrême. Les perceptions enregistrées, ce que les yeux ont vu, ce que les oreilles ont entendu, ce que les narines ont capté, s'inscrivent avec une précision et une virulence particulières dans la mémoire traumatique. Le travail de désensibilisation sur les perceptions sensorielles est ici souvent long, et demande une progression particulièrement prudente pour ne pas provoquer de réactivation incontrôlée.

La deuxième question est celle du contexte social et médiatique. Contrairement à un trauma intime, un attentat se passe dans l'espace public et reste dans l'espace public. Les commémorations, les procès, les anniversaires, les images qui ressurgissent dans les médias, les conversations dans l'entourage : autant de stimuli qui réactivent régulièrement la mémoire traumatique avant même que le travail thérapeutique soit terminé. La personne ne peut pas mettre le monde en pause pendant sa thérapie.

La troisième question concerne l'organisation du sens. Un attentat terroriste n'est pas un accident : c'est un acte intentionnel, pensé pour tuer et terrifier, commis au nom d'une idéologie. Cette intentionnalité change quelque chose dans la façon dont la victime se positionne par rapport à ce qui lui est arrivé. La culpabilité post-traumatique habituelle, "j'aurais dû réagir, j'aurais dû éviter", s'imbrique avec des questions d'ordre existentiel. Pourquoi moi. Pourquoi ici. Quel sens donner à une violence qui se revendique d'une logique qui me nie en tant qu'être humain. Ces questions ne trouvent pas toujours de réponse, et le thérapeute doit apprendre à les tenir ouvertes sans les forcer vers une résolution qu'elles ne peuvent pas encore avoir.

Ce que j'ai appris, séance après séance, avec ces personnes, c'est que la violence terroriste produit un type particulier d'empreinte : une empreinte qui touche à la fois le corps, l'identité et la confiance dans le monde habitable. Désensibiliser les images n'est pas suffisant. Il faut aussi, progressivement, retrouver la capacité à être dans l'espace public sans que chaque sac abandonné ou chaque mouvement brusque ne fasse basculer le système nerveux en état d'alerte. Il faut reconstruire une neuroception de la sécurité dans des lieux qui ont cessé d'être neutres.

Et parfois, il faut simplement accompagner quelqu'un dans le fait de remonter dans un métro.Ce n'est pas spectaculaire. Mais c'est là, souvent, que la reconstruction commence vraiment.

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