Il y a une frontière dans la pratique clinique que peu de formations préparent vraiment à traverser. C'est celle où l'objectif n'est plus de guérir, ni même de transformer. Où la question n'est plus "comment est-ce que cette personne va aller mieux ?" mais "comment est-ce que cette personne va traverser ce qui vient, avec le plus d'intégrité et de paix possibles ?"
Les soins palliatifs ont toujours été présents dans ma pratique, de façon diffuse d'abord, puis de plus en plus consciente. En 2025, j'ai formé des équipes de soins palliatifs en Wallonie et à Bruxelles, infirmiers et psychologues des principales plateformes. Ce que cette expérience a confirmé, c'est ce que la clinique m'avait déjà enseigné : accompagner la fin de vie demande des outils spécifiques, une posture particulière, et une capacité à tenir l'inconfort de ne pas savoir ce qui vient après.
Ce que la proximité de la mort fait à la psyché
La psychologie clinique classique travaille principalement dans l'axe du temps : on comprend le passé pour modifier le présent et ouvrir le futur. Dans le contexte des soins palliatifs, cet axe se comprime. Le futur se raccourcit ou disparaît. Ce que cela produit dans la psyché d'une personne en fin de vie n'est pas simplement de la tristesse ou de la peur, même si ces émotions sont bien là. C'est une reconfiguration profonde de ce qui a du sens, de ce qui mérite attention, de ce qu'on veut encore vivre avant la fin.
Les travaux d'Elisabeth Kübler-Ross sur les stades du deuil ont posé un cadre qui reste utile, non pas comme une progression linéaire inévitable, mais comme une cartographie des états intérieurs que ces personnes traversent : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l'acceptation. Ces états ne se suivent pas dans l'ordre, ne durent pas le même temps pour tout le monde, et souvent se superposent ou alternent. Ce que le thérapeute doit apprendre à faire, c'est à être présent à chacun d'eux sans vouloir précipiter le passage vers l'acceptation.
L'acceptation n'est pas un objectif thérapeutique qu'on impose. C'est quelque chose qui peut émerger ou non, à son propre rythme. Forcer quelqu'un vers elle avant qu'il y soit prêt, c'est lui voler la légitimité de sa résistance, de sa colère, de son marchandage avec la réalité. Ce n'est pas de l'aide : c'est de l'impatience habillée en bienveillance.
Le deuil blanc : faire ses adieux à ce qui est encore vivant
Une des dimensions les plus délicates du travail en soins palliatifs concerne ce que nous appelons le deuil blanc : le deuil d'une personne qui n'est pas encore morte, mais qui est sur le point de l'être, ou qui n'est plus accessible de la façon dont elle l'était.
Cela concerne les familles qui regardent un proche partir progressivement. Mais cela concerne aussi les patients eux-mêmes, qui font parfois le deuil de qui ils étaient avant la maladie, de ce qu'ils ne feront plus, de la version d'eux-mêmes qu'ils avaient imaginée pour les années à venir. Ce deuil-là est souvent le plus silencieux, parce qu'on ne sait pas bien à quel moment lui faire de la place, et parce que la personne elle-même peut ne pas avoir les mots pour le formuler.
En hypnose conversationnelle, on peut accompagner ce deuil blanc avec beaucoup de précision. On peut permettre à la personne de revoir en état modifié de conscience quelqu'un qu'elle aimait et qu'elle est en train de perdre, de dire ce qui n'a pas encore été dit, de faire ce qu'on appelle le unfinished business : tout ce qui est resté suspendu entre eux, les gratitudes non exprimées, les réconciliations non faites, les choses trop longtemps différées. Ce travail ne se fait pas pour effacer la perte. Il se fait pour que la personne n'arrive pas au moment de la mort avec le sentiment que quelque chose d'essentiel a été omis.
J'ai travaillé avec une femme dont le père se mourait. Quelques semaines avant son décès, nous avons fait en hypnose tout ce qu'elle voulait encore lui dire. Quand il est mort, elle m'a dit qu'elle l'avait vécu différemment. Pas sans douleur. Mais avec le sentiment d'avoir été présente à ce qui comptait. Cela ne remplace pas le deuil : cela lui donne une forme qui permet de le traverser.
Ce que les soignants portent et ne disent pas
Travailler avec les équipes de soins palliatifs, c'est travailler avec des professionnels qui côtoient la mort de façon régulière, souvent quotidienne, dans des circonstances qui demandent simultanément une présence humaine intense et une capacité à maintenir une fonctionnalité opérationnelle.
Ce double registre a un coût. L'infirmière qui accompagne un patient jusqu'à son dernier souffle le matin reprend sa tournée l'après-midi. Le médecin qui annonce un pronostic fatal fait ensuite d'autres consultations. Il n'y a généralement pas de sas de décompression, pas de rituel de transition entre ces états. Le corps et la psyché absorbent, stockent, et finissent par produire des symptômes qui ne ressemblent pas toujours à ce qu'ils sont : de l'épuisement professionnel, des troubles du sommeil, une anesthésie émotionnelle progressive, une distance relationnelle qui s'installe avec les patients pour ne plus être affecté, puis avec les proches à la maison parce que le système n'a plus les ressources pour distinguer.
Ce que la recherche sur le trauma vicariant et l'épuisement compassionnel, que Christina Maslach a contribué à formaliser, documente depuis des décennies, c'est que la souffrance s'absorbe. Elle ne passe pas au travers sans laisser de trace. Et que les personnes dont le métier est de tenir l'espace pour la souffrance des autres ont un besoin tout aussi réel d'espaces où leur propre charge peut être posée, traitée, intégrée.
Former ces équipes, c'est donc leur donner des outils pour accompagner les patients, mais c'est aussi leur permettre de regarder ce qu'eux-mêmes portent. Ce que j'ai observé dans les formations 2025 avec les plateformes wallonnes et bruxelloises, c'est que cette deuxième dimension est souvent la plus surprenante pour les participants. On n'arrive pas en soins palliatifs sans une relation personnelle à la mort, à la perte, aux deuils non faits. Et cette relation non examinée influence, souvent à l'insu de la personne, la façon dont elle accompagne les mourants.
Les questions que la mort pose et que la thérapie ne peut pas résoudre seule
Il y a une dimension dans l'accompagnement en soins palliatifs que la psychologie clinique doit reconnaître humblement : elle ne peut pas tout. La mort pose des questions auxquelles aucune discipline n'a de réponse définitive. Ce qui vient après. Le sens de ce qui a été vécu. Si quelque chose subsiste.
Ces questions ne sont pas pathologiques. Elles sont humaines, fondamentales, et elles méritent d'être tenues ouvertes plutôt que refermées par des réponses prématurées. Le rôle du thérapeute n'est pas ici de proposer une vision du monde qui rassure, ni d'invalider les croyances de la personne pour les remplacer par les siennes. C'est d'accompagner quelqu'un dans sa propre traversée de ces questions, avec ses propres ressources, ses propres représentations, son propre rapport au sens.
Ce que j'ai appris à respecter dans ce travail, c'est la diversité des façons dont les gens meurent. Certains ont besoin de régler des comptes. D'autres ont besoin de permission pour partir. D'autres encore ont besoin de sentir que ceux qu'ils laissent seront capables de continuer. Il n'y a pas de bonne façon de finir. Il y a ce qui est juste pour cette personne-là, à cet endroit-là de son histoire.
Ce que la méthode HyCSI apporte spécifiquement dans ce contexte
Le travail du deuil en hypnose conversationnelle trouve en soins palliatifs un terrain d'application particulièrement précieux, précisément parce que le tempo est connu. On sait que le temps est compté. Cela permet de travailler avec une précision et une intentionnalité qui, dans d'autres contextes, peuvent attendre.
Le deuil blanc peut être proposé avant le décès. Le unfinished business peut être travaillé pendant que la personne aimée est encore là, même si la communication directe n'est plus possible. L'espace hypnotique permet à la personne de dire, de recevoir, de pardonner ou de demander pardon, dans un espace intérieur qui est le sien et qui ne dépend pas de la disponibilité ou de la réponse de l'autre.
Pour les soignants eux-mêmes, la désensibilisation des mémoires traumatiques liées à des accompagnements difficiles, des morts qui ont marqué, des situations d'impuissance face à la souffrance, est un travail qui se fait souvent en profondeur et avec une intensité que les thérapeutes en formation ne s'attendent pas à trouver chez des professionnels qui semblaient "tenir". Tenir n'est pas intégrer. Et ce qui est tenu depuis des années peut se désensibiliser en quelques séances, libérant une charge que la personne ne savait plus qu'elle portait.
Ce qui me touche dans cet accompagnement, depuis les premières fois que j'ai travaillé avec des équipes autour de la mort, c'est la gravité sereine qui habite ces espaces. Il n'y a pas d'urgence à tout régler. Il y a une attention particulière à ce qui compte vraiment, débarrassée de ce qui ne compte pas. Travailler en soins palliatifs, c'est travailler dans cet espace-là. Et c'est l'un des endroits où j'ai le plus appris ce que signifie, concrètement, accompagner un être humain.
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