Mon parcours avant la thérapie a commencé dans des endroits qui n'ont pas grand-chose à voir avec un cabinet feutré. Le service social de l'Armée. La police locale de Charleroi. L'insertion socioprofessionnelle auprès de femmes fragilisées, de personnes issues de l'immigration, de victimes de violence conjugale. Des années à rencontrer des êtres humains dans des contextes où la précarité n'était pas un facteur parmi d'autres : c'était le tissu de fond de toute chose.Ce que j'y ai appris, et que la criminologie et la psychotraumatologie confirment de façon convergente, c'est que la précarité psychosociale ne se contente pas de rendre la vie plus difficile. Elle reconfigure l'exposition au trauma, elle en multiplie les formes, et elle compromet systématiquement les ressources habituellement disponibles pour s'en remettre.
Une surexposition qui n'est pas aléatoire
Les données épidémiologiques sont cohérentes sur ce point : les populations en situation de précarité socioéconomique présentent des taux significativement plus élevés d'exposition aux violences interpersonnelles, aux négligences précoces, aux ruptures de lien, aux situations d'emprise. Ce n'est pas une question de fragilité individuelle. C'est une question de contexte structurel.Dans la nomenclature que nous utilisons en HyCSI, cette surexposition se traduit souvent par une accumulation de traumas de types très différents : des T2 et T3 (violences répétées à composante interpersonnelle, intrafamiliales ou conjugales), des petits t en cascade, ce que nous appelons aussi les traumas à la goutte chinoise, et surtout une proportion massive de traumas en creux. Ces derniers sont souvent les plus invisibles et les plus dévastateurs : non pas ce qui s'est passé et n'aurait pas dû, mais tout ce qui aurait dû être là et n'a jamais eu lieu. L'attention. La sécurité affective. Le regard qui dit que tu as de la valeur. L'adulte capable de mettre un filet sous l'enfant qui tombe.Les traumas en creux laissent rarement des cicatrices identifiables. Ils ne génèrent pas de récit traumatique net. Mais ils créent des fondations fragilisées, sur lesquelles chaque événement difficile ultérieur vient frapper avec plus de force.
L'impuissance acquise et ses effets sur le recours à l'aide
Ce qui complique considérablement le travail thérapeutique avec ces populations, c'est le phénomène que Seligman a décrit sous le terme d'impuissance acquise, et que Judith Herman a repris dans sa description du traumatisme complexe. Exposées de manière durable et répétée à des situations sur lesquelles elles n'ont pas de prise, les personnes en arrivent à ne plus tenter d'en sortir, même quand une issue est objectivement disponible.Ce n'est pas de la passivité. Ce n'est pas un défaut de volonté. C'est l'intégration profonde, neurobiologique, que l'action ne change rien. Le système nerveux a appris que se battre ou fuir ne sert à rien, et il a cessé de proposer ces options.L'une des conséquences directes de ce phénomène, que j'observe régulièrement en clinique, c'est la difficulté à recourir à l'aide thérapeutique, à y croire, à s'y engager dans la durée. Non pas parce que la personne ne souffre pas, mais parce que son système interne a enregistré que les choses ne changent pas. Elle arrive parfois en séance avec une posture de touriste, pour reprendre le modèle de Palo Alto : présente physiquement, absente de toute attente de transformation. Ce n'est pas de la résistance à traiter : c'est un symptôme à comprendre.
La dissociation comme réponse adaptée à un environnement inadapté
Dans un contexte de violence chronique ou de précarité extrême, la dissociation n'est pas un dysfonctionnement. C'est une réponse adaptative à un environnement qui ne permet pas de rester entier. L'anesthésie émotionnelle, la dépersonnalisation, les états de sidération récurrents : ce sont des protections que le système nerveux a mises en place parce qu'elles étaient nécessaires. Elles ont permis de tenir.Le problème, c'est qu'elles continuent à fonctionner longtemps après que le danger immédiat a disparu, ou même en dehors de tout danger. La personne se retrouve coupée d'elle-même, incapable de ressentir ce qu'elle ressent, de se souvenir de ce qu'elle a vécu, de lire ses propres besoins. Et quand les protections s'estompent, c'est souvent sous la forme de symptômes envahissants : flashbacks, cauchemars, réactivations intempestives, comportements que la personne ne comprend pas elle-même.Ce que la clinique des populations précaires m'a appris, c'est que la dissociation y est souvent massive, profonde, et installée depuis l'enfance. Elle ne se présente pas toujours comme telle : elle se présente sous la forme d'une personne qui dit aller bien mais dont le corps raconte autre chose, d'un récit des événements troublants formulé avec un détachement déconcertant, d'une incapacité à accéder à quelque émotion que ce soit sur des sujets qui devraient en générer.
Ce que ça change dans la manière d'aborder la thérapie
Travailler avec des personnes en situation de précarité psychosociale demande des ajustements que la formation classique aux thérapies du trauma ne prépare pas toujours suffisamment.
Le premier, et peut-être le plus fondamental, concerne la question du tempo.Dans des contextes où la survie quotidienne mobilise une grande partie de l'énergie disponible, la bande passante pour un travail thérapeutique intensif est souvent réduite.
Aller trop vite, trop en profondeur, trop fort, peut produire des déstabilisations que la personne n'a pas les ressources pour traverser. Elle disparaît alors du suivi, non parce que la thérapie n'était pas pertinente, mais parce qu'elle est arrivée au mauvais rythme.
Le principe directeur de la désensibilisation en HyCSI, zéro reviviscence, zéro terreur, n'est pas seulement une règle éthique dans ce contexte : c'est une condition de la poursuite du travail. Si la thérapie reproduit quelque chose qui ressemble à ce que la personne a déjà vécu de douloureux, elle ne reviendra pas. Et elle aura raison, dans un certain sens.
Le second ajustement concerne la temporalité de la reconstruction identitaire. La question "qui suis-je en dehors de cette souffrance ?" ne se pose pas de la même façon quand la souffrance a occupé toute la vie depuis l'enfance que quand elle est survenue sur un socle de sécurité préalable. Ici, il n'y a parfois pas de "avant le trauma" à retrouver. Il faut construire quelque chose qui n'a jamais été vraiment là, pas seulement réparer ce qui a été abîmé.
C'est l'une des raisons pour lesquelles le Niveau 2 de la méthode HyCSI, consacré à la reconstruction identitaire, est aussi central pour ces populations que le Niveau 1 de désensibilisation. Les deux doivent souvent être menés en parallèle, par touches, en respectant la fragilité des fondations.
Ce qui m'a le plus frappée, au fil des années, c'est à quel point ces personnes portent leur histoire avec une dignité que personne ne leur reconnaît. Elles ont fait face à des environnements que la plupart d'entre nous n'ont jamais eu à traverser, avec des ressources qui n'ont jamais été à la hauteur de ce qu'on leur demandait. Que quelque chose en elles ait tenu malgré tout, c'est la première chose que j'essaie de voir, et de nommer, quand elles poussent la porte de mon cabinet.
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