Il y a des personnes qui arrivent en thérapie avec une souffrance réelle, profonde, légitime, et qui, sans s'en rendre compte, ont besoin que cette souffrance ne guérisse pas. Pas parce qu'elles sont masochistes ou de mauvaise foi. Mais parce que leur identité entière s'est construite autour d'elle. Parce que sans elle, il n'y a plus rien à quoi se rattacher.
C'est l'une des réalités les plus délicates du travail en psychotraumatologie. Et c'est là qu'intervient, pour moi, la question de l'identité traumatique.
Le statut de victime : nécessaire, puis dangereux
En victimologie, on distingue soigneusement plusieurs formes de victimisation. La victimisation primaire: le trauma lui-même. La victimisation secondaire: les réactions de l'entourage, des institutions, du système judiciaire, qui nient ou minimisent ce qui s'est passé. Et la victimisation tertiaire: le processus par lequel la personne intègre elle-même cette négation et finit par douter de la légitimité de sa propre souffrance.
Ces distinctions ne sont pas que conceptuelles. Elles dessinent des réalités cliniques très concrètes.
Reconnaître à quelqu'un qu'il a été victime, c'est poser un acte thérapeutique. C'est nommer ce qui s'est passé, lui rendre sa réalité, sortir de la honte le fait brut. Quand cette reconnaissance manque (parce qu'un tribunal n'a pas retenu les charges, parce que la famille a fait silence, parce que le système médical n'a pas vu les séquelles) la personne vit quelque chose qui peut se superposer au trauma initial avec une intensité comparable. Le vécu subjectif en victimologie est formel là-dessus : l'absence de reconnaissance fonctionne souvent comme une retraumatisation, parce qu'elle répète, dans une autre forme, la même négation de la personne.
Donc oui : le statut de victime a une fonction. Une fonction protectrice, réparatrice, nécessaire.
Le problème commence quand cette étape ne se traverse plus. Quand elle devient permanente.
L'identité qui se fige autour du trauma
Ce que j'observe dans ma pratique ,et que la clinique du trauma complexe documente largement, depuis les travaux de Judith Herman jusqu'aux recherches plus récentes sur la dissociation structurelle ,c'est que certaines personnes finissent par s'identifier tellement à leur statut de victime que tous leurs choix futurs en découlent. Ce ne sont plus vraiment des choix au sens plein : ce sont des mouvements appauvris, limités par la perception qu'elles ont d'elles-mêmes depuis l'événement traumatique.
L'estime de soi s'est effondrée. La honte et la culpabilité occupent tout l'espace intérieur. Les anesthésies émotionnelles font qu'on ne ressent plus grand-chose, ou au contraire les réactivations sont permanentes et rendent chaque relation potentiellement menaçante. On va vers des personnes qui correspondent à l'image qu'on a de soi. On choisit des situations qui confirment ce qu'on croit mériter.
Dans la méthode HyCSI, on travaille avec un modèle à trois parts identitaires ,non pas comme une théorie rigide, mais comme une carte clinique.
« L'identité même-té » : la part stable, celle qui est là depuis le début. Si quelqu'un qui vous connaissait enfant vous croise aujourd'hui, il y a des choses qu'il reconnaîtra ,un trait de caractère, une façon d'être dans le monde. Cette part ne bouge pas fondamentalement. Elle est la colonne vertébrale psychique, le point d'appui sur lequel l'estime de soi peut, en théorie, s'accrocher. C'est ce que d'autres approches nomment le "self".
« L'identité évolutive » : la part souple, adaptative, celle qui permet de traverser les transitions de vie, d'apprendre, de changer. Indispensable ,sauf que chez les personnes ayant vécu des traumas complexes, surtout précoces, cette part a souvent appris à se suradapter. Lire l'autre avant qu'il ait parlé. Anticiper le danger dans une intonation, un silence. Cette hypervigilance relationnelle n'est pas un défaut de caractère : c'est une protection ancienne qui s'est figée en posture permanente.
« L'identité traumatique» : la part figée dans la mémoire du trauma. Elle est revendicatrice, gardienne de la honte et de la culpabilité, protectrice à sa façon ,mais envahissante. Elle a tendance à prendre toute la place et à court-circuiter les deux autres. Tant qu'elle n'est pas travaillée, les trois parts coexistent dans une forme de dissociation interne : elles ne communiquent plus vraiment entre elles.
La question thérapeutique n'est pas d'effacer cette identité traumatique. C'est de lui redonner une taille proportionnée ,de la reconnaître, de la réduire, de la placer sous la protection des deux autres parties plutôt qu'au-dessus d'elles.
Le piège de la réidentification à l'envers
Une erreur fréquente ,que j'ai moi-même faite, et que j'observe souvent chez les thérapeutes en formation ,c'est de vouloir aider la personne à sortir du statut de victime en l'encourageant à s'identifier à son opposé. Devenir "quelqu'un qui a surmonté". Décider de ne plus se définir par ce qui s'est passé.
Le problème, c'est qu'on reste sur le même axe. La référence identitaire est toujours le trauma ,simplement, on se positionne de l'autre côté. Ce n'est pas une reconstruction : c'est un pivot sur le même point fixe.
La vraie sortie ne passe pas par l'opposé. Elle passe par un déplacement latéral ,vers quelque chose qui n'est plus défini par le trauma du tout.
Le vide qui apparaît quand la peur se retire
C'est là que surgit quelque chose que j'ai appris à anticiper avec les années, parce que nous ne l'avions pas suffisamment intégré dans nos premiers temps de pratique : quand la désensibilisation avance, quand la honte commence à se réduire, quand les anesthésies se lèvent et que la personne peut à nouveau respirer ,elle se retrouve souvent face à un vide inattendu.
"Qui suis-je, maintenant ?"
La question surgit avec une intensité qui surprend parfois. Pendant vingt, trente ans, toute l'identité s'est organisée autour de ce qui s'est passé et de ses effets. Et quand cette empreinte commence à se dissoudre, il ne reste pas automatiquement quelque chose à la place. Ce que la littérature sur le trauma désigne parfois comme la "personnalité gelée" ,cet état où, en mode survie, il n'y a plus vraiment de "soi", juste des mécanismes d'adaptation ,laisse un espace vide quand la menace se retire.
Ce vide identitaire se doit d'être traversé avec la personne. Pas comblé à sa place. Mais habité, progressivement, à partir de ses propres ressources ,longtemps étouffées, parfois totalement oubliées.
Ce que nous faisons, cliniquement, avec l'approche HyCSI©
Le Niveau 2 de la formation HyCSI, "Renaître à soi", s'intéresse précisément à cette zone : l'espace entre la fin du travail de désensibilisation et le début d'une vie reconstruite.
Ce travail passe par plusieurs mouvements thérapeutiques distincts. Le deuil, d'abord ,pas seulement de ce qui s'est passé, mais de ce qu'on aurait voulu vivre et qui n'a pas eu lieu. De l'innocence d'avant. De parts de soi perdues en chemin. Le deuil comme condition du renouveau, pas comme effondrement supplémentaire.
Le travail sur la culpabilité, ensuite ,et ici il est essentiel de distinguer la culpabilité traumatique (ce sentiment d'avoir causé ce qu'on a subi, d'avoir mérité, de ne pas avoir pu se protéger) de la culpabilité ordinaire, qui implique un choix réel et une responsabilité effective. Confondre les deux, c'est laisser la personne porter quelque chose qui ne lui appartient pas.
Et puis, progressivement, retrouver une "petite étincelle" ,quelque chose qui lui appartient, qui n'est pas défini par ce qu'elle a subi, qui ouvre une curiosité, un désir, une direction possible. Ce que nous appelons la "petite fabrique à espoirs" ,pas de l'optimisme de façade, mais une remobilisation concrète et progressive de la capacité à se projeter.
Ce passage de victime à survivant, puis à auteur de sa propre histoire, ne se décrète pas. Il se construit, séance après séance, parfois par petites touches, parfois en franchissant un cap plus net. Et il demande, de la part du thérapeute, une vigilance constante sur cette question : est-ce que je laisse vraiment la personne construire quelque chose qui lui appartient ,ou est-ce que je remplis son vide avec ce que je pense être bien pour elle ?
C'est peut-être là l'erreur la plus courante, et la plus facile à commettre avec les meilleures intentions.
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