Il y a des figures tutélaires auxquelles on revient sans cesse, non par déférence automatique mais parce que leur pensée résiste au temps et continue d'éclairer ce qu'on fait au quotidien dans un cabinet. Milton Erickson est de celles-là. Et la façon dont j'y reviens a changé avec les années : moins de révérence, plus de dialogue. Moins de "Erickson a dit" et plus de "voilà ce que j'ai compris, voilà ce que j'ai gardé, voilà où je suis allée plus loin.
"HyCSI doit beaucoup à Erickson. Elle lui doit peut-être l'essentiel. Mais elle n'est pas une application fidèle de sa méthode. Elle est ce que la clinique a produit à partir de son esprit.
Un homme qui a appris de sa propre blessure
On ne peut pas parler d'Erickson sans parler de ce que son corps lui a imposé. Frappé par la poliomyélite à dix-sept ans, paralysé, condamné selon les médecins qui ne lui laissaient pas la nuit à vivre, il survit. Et dans cette survie, il commence à expérimenter, sans le savoir encore, ce qui deviendra le coeur de sa méthode.
Paralysé, seuls les yeux pouvant bouger, il passe des mois à observer sa petite soeur faire ses premiers pas et à chercher dans ses propres membres inertes le souvenir du mouvement. Il finit par faire apparaître des mouvements d'abord désordonnés, puis volontaires. Un an plus tard, il traverse l'Amérique en canoë sur 1900 kilomètres.
Ce que cela dit de sa méthode est fondamental : Erickson n'a pas théorisé l'hypnose depuis un bureau. Il l'a d'abord vécue dans son propre corps, comme outil de survie et de récupération. L'idée que l'inconscient est un réservoir de ressources, pas un dépotoir de pulsions à refouler, n'est pas une position théorique chez lui. C'est une expérience incarnée.
Il aura une deuxième poussée de poliomyélite à cinquante et un ans. Là encore, il se tourne vers ses propres capacités inconscientes, vers l'autohypnose, vers ce que le corps sait faire quand on lui fait suffisamment confiance pour l'écouter. Cette double traversée a forgé quelque chose dans sa façon d'accompagner les autres : une conviction profonde que l'être humain porte en lui ce dont il a besoin pour avancer.
Ce qu'il a rompu
Pour comprendre pourquoi Erickson a été révolutionnaire, il faut mesurer le contexte dans lequel il est apparu. L'hypnose classique, à son époque, fonctionnait sur un modèle de domination : l'hypnotiseur imposait sa volonté à un sujet passif, par des inductions standardisées et des suggestions directives. Le patient était un objet de la technique, pas un acteur de son propre processus.
Erickson a tout renversé. L'inconscient n'est plus l'ennemi à dompter mais un allié à rejoindre. La résistance n'est plus un obstacle à contourner mais une information à respecter. L'induction n'est plus un protocole à appliquer mais quelque chose qui se co-construit à partir de la singularité de chaque personne. La relation thérapeutique n'est plus asymétrique au sens de l'emprise : elle est égalitaire, collaborative, fondée sur un respect absolu du rythme et des protections du patient.
Il n'a jamais vraiment théorisé tout cela de façon systématique. Il a pratiqué, démontré, enseigné oralement. Ses élèves ont observé, enregistré, tenté de formaliser. Ce qui a donné naissance à une multiplicité de courants, parfois très éloignés les uns des autres, tous se réclamant d'Erickson tout en ne partageant pas grand-chose. C'est le signe d'une pensée assez riche pour être interprétée de mille façons. Et le signe aussi que ce qu'il faisait dépassait ce que les concepts disponibles à son époque pouvaient pleinement capturer.
Les deux courants ericksonniens, et où se situe HyCSI
Aujourd'hui, deux grands courants se partagent l'héritage ericksonien.
Le premier, qu'on peut appeler l'hypnose ericksonienne classique, a retenu de lui la forme plutôt que l'esprit : les inductions standardisées, les métaphores thérapeutiques construites selon des protocoles, le patient en état passif pendant que le thérapeute "travaille". C'est une hypnose qui peut être efficace. Mais elle crée souvent de la résistance chez les personnes traumatisées ou habituées au contrôle, précisément parce qu'elle leur demande de se soumettre à quelque chose qui vient de l'extérieur.
Le second courant, l'hypnose véritablement conversationnelle, a retenu l'esprit plutôt que la forme : le patient choisit lui-même son induction à partir d'un souvenir agréable qui lui appartient, le processus se co-construit dans le dialogue, le thérapeute n'applique rien mais accompagne, et la résistance est accueillie comme une protection légitime plutôt que surmontée.
C'est dans ce deuxième courant que s'enracine HyCSI. Mais HyCSI va plus loin qu'Erickson sur plusieurs points que la clinique du trauma a rendus nécessaires.
Ce que HyCSI a ajouté à l'héritage
Erickson travaillait principalement sur les symptômes et les ressources. Il ne théorisait pas le trauma complexe, le trauma précoce, la dissociation structurelle de la personnalité, parce que ces concepts n'existaient pas encore dans leur forme actuelle. Sa question était : "Comment aider cette personne à se défaire de ce qui l'entrave ?" C'était déjà immense.
La question que HyCSI ajoute est : "Et après ? Quand les entraves sont desserrées, comment cette personne reconstruit-elle ce qui a été défait ?" Cette question a émergé de la clinique, pas d'une décision intellectuelle. Elle s'est imposée quand nous avons vu des patients désensibilisés, libérés d'une grande partie de leur charge traumatique, se retrouver face à un vide identitaire que personne n'avait anticipé.
Erickson ne travaillait pas la reconstruction identitaire post-traumatique au sens où HyCSI l'entend. Il ne travaillait pas non plus l'intégration psychocorporelle profonde, le travail sur le système nerveux autonome, les réflexes archaïques. Ces dimensions ont été intégrées à HyCSI à partir de ce que la pratique clinique imposait, nourries par les neurosciences du trauma, par la théorie polyvagale de Porges, par les travaux de Peter Levine sur la mémoire somatique.
Ce que HyCSI doit à Erickson, c'est donc l'essentiel : la posture de respect absolu du patient, la conviction que l'inconscient est un allié, la co-construction comme principe de travail, la résistance comme protection à respecter plutôt qu'obstacle à contourner. Ce qu'elle a construit à partir de là, c'est ce que la clinique du trauma de ces trente dernières années rendait possible et nécessaire.
Ce n'est pas une trahison de son héritage. C'est, je crois, ce qu'il aurait fait lui-même s'il avait eu accès à ce que nous savons aujourd'hui.
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