Victimes d'attentats, trauma collectif et sidération HyCSI

Pathologies psychosomatiques
quand le corps parle ce que les mots ne peuvent pas dire

Douleur chronique, conversion somatique, maladies auto-immunes : ce que la psychotraumatologie apporte là où la médecine ne cherche pas.

Sandra Depasse · Psychosomatique Clinique · 10 min de lecture

Il y a un moment dans certains parcours thérapeutiques où la personne dit quelque chose qui ressemble à ceci : "Les médecins ont tout vérifié. Ils ne trouvent rien. Ils me disent que c'est dans ma tête." Cette phrase arrive souvent avec un mélange de soulagement et de honte. Soulagement parce que l'absence de pathologie organique signifie qu'il n'y a pas de maladie grave. Honte parce que le sous-entendu de "c'est dans la tête" est celui-ci : tu inventes, tu dramatises, tu es faible.

Ce que la clinique psychosomatique et la psychotraumatologie nous disent, depuis plusieurs décennies et de façon de plus en plus convergente, c'est que ce sous-entendu est faux. Les douleurs chroniques sans substrat organique identifiable, les troubles fonctionnels persistants, les maladies auto-immunes, les pathologies qui résistent aux traitements conventionnels ne sont pas des productions imaginaires. Ce sont des réalités biologiques, inscrites dans les tissus, dans le système nerveux, dans la régulation hormonale et immunitaire. Elles ont simplement une origine que l'imagerie médicale ne cherche pas là où elle se trouve.

Le cerveau qui choisit la douleur physique

Pour comprendre ce qui se passe dans une pathologie psychosomatique, il faut comprendre d'abord ce que le cerveau fait quand la charge émotionnelle dépasse ce qu'il peut traiter.

Face à une douleur psychique intolérable, le cerveau ne reste pas passif. Il dispose d'une solution de substitution : transformer cette douleur émotionnelle en douleur physique. Ce n'est pas une métaphore. C'est un processus neurobiologique réel, par lequel le système nerveux autonome, débordé par un contenu émotionnel qu'il ne peut pas intégrer, redirige la charge vers le corps sous forme de symptôme physique.

Dans le modèle HyCSI, nous considérons cette transformation comme un cadeau de l'inconscient. Ce n'est pas ironique. Avoir mal physiquement plutôt qu'émotionnellement est, du point de vue de la survie psychique, moins insupportable. La douleur physique peut être localisée, nommée, soignée médicalement, communiquée à l'entourage. La douleur émotionnelle post-traumatique dissociée, elle, n'a souvent ni nom ni contour ni espace où elle peut être reçue. Le corps a fait ce qu'il pouvait.

Le problème, bien sûr, c'est que cette solution de substitution ne résout rien. La charge émotionnelle n'a pas disparu : elle a juste changé de forme. Et le symptôme physique continue à tenir la place de quelque chose qui n'a pas encore pu être traversé.

Trois types de douleurs, trois abords cliniques distincts

La clinique de la douleur en hypnose conversationnelle distingue trois catégories dont l'abord thérapeutique est significativement différent.

La première est la douleur comme empreinte mnésique. C'est la douleur qui est un enregistrement direct d'une douleur passée liée à un incident traumatique. Elle n'est pas psychosomatique au sens strict : elle est la réactivation d'une mémoire sensorielle figée dans la mémoire traumatique. La personne qui a été opérée dans des conditions difficiles et qui continue à ressentir des douleurs au même endroit des années plus tard, sans cause organique actuelle, présente souvent ce type de douleur. La désensibilisation de la mémoire traumatique associée à l'intervention résout généralement le symptôme.

La deuxième est la douleur psychosomatique proprement dite : la conversion d'une charge émotionnelle en symptôme physique. Elle se travaille en remontant la chaîne dans le sens inverse de sa formation, de la douleur physique vers l'émotion sous-jacente, puis vers le ou les incidents traumatiques qui ont rendu cette émotion intolérable. Ce travail est délicat parce que quand on lève la protection physique, l'affect refoulé peut surgir avec une intensité que la personne n'anticipait pas. La prudence de progression est ici essentielle.

La troisième est la douleur chronique non psychosomatique, souvent associée à des pathologies organiques documentées, mais dont la charge émotionnelle, les croyances, les patterns relationnels et le sens amplifient considérablement le vécu. Ici le travail n'est pas de "guérir" la pathologie physique par la thérapie, ce qui serait une illusion, mais d'alléger la souffrance globale, de modifier le rapport à la douleur, de travailler la peur, la résignation, l'identité de malade qui s'est souvent construite autour d'elle.

La question que peu de thérapeutes posent

Il y a une question dont j'ai appris à ne jamais sous-estimer la puissance dans le travail psychosomatique : "Quelle serait votre vie sans cette douleur ?"

La réponse est souvent beaucoup moins simple qu'elle ne devrait l'être. Parce que pour beaucoup de personnes, le symptôme chronique est devenu organisateur de vie. Il structure les journées, justifie les limites, explique ce qui ne va pas, donne une forme à une souffrance autrement indicible. Il offre parfois ce que rien d'autre n'offrait : une raison légitime de s'arrêter, d'être entendu, de ne pas être jugé.Cela ne signifie pas que la personne veut être malade.

Cela signifie que le symptôme a pris des fonctions que la suppression du symptôme seule ne peut pas remplacer. Travailler la question "quelle serait votre vie sans ça ?" en amont du travail de désensibilisation est souvent ce qui détermine si la personne pourra vraiment laisser partir le symptôme, ou si elle en recréera un autre pour remplir le même espace.

Maladies auto-immunes et trauma : ce que la recherche commence à documenter

Il y a un champ de recherche en pleine expansion, aux confins de la psychoneuro-immunologie et de la psychotraumatologie, qui documente des liens de plus en plus précis entre les histoires traumatiques, notamment les traumas précoces et le trauma complexe, et le développement de pathologies auto-immunes.

Le travail d'Adverse Childhood Experiences, les études ACE conduites depuis les années 1990 par Felitti et ses collègues, a montré une corrélation robuste entre le nombre et l'intensité des expériences traumatiques dans l'enfance et la prévalence de pathologies chroniques à l'âge adulte : maladies cardiovasculaires, diabète de type 2, troubles auto-immuns, cancers. Ces corrélations ne sont pas expliquées par les comportements à risque seuls. Elles pointent vers quelque chose de plus profond : une modification de la régulation du système nerveux autonome, une dysrégulation de l'axe HPA (hypothalamo-hypophyso-surrénalien) qui gouverne la réponse au stress, une modification des marqueurs inflammatoires qui persiste des décennies après les événements traumatiques.

Ce que cela signifie cliniquement, c'est que quand une personne arrive avec une pathologie auto-immune, une fibromyalgie sévère, un syndrome de fatigue chronique, un côlon irritable envahissant, une exploration attentive de l'histoire traumatique fait partie du bilan thérapeutique, au même titre que le bilan biologique. Non pas pour établir une causalité simple, ce serait une erreur de réductionnisme inverse, mais pour comprendre l'ensemble du terrain dans lequel le symptôme a poussé.

Ce que la thérapie peut faire, et ce qu'elle ne peut pas faire

Il faut être précis ici, parce que les malentendus dans ce domaine peuvent faire du mal. La thérapie psychosomatique ne guérit pas les maladies organiques. Elle ne substitue pas au traitement médical. Elle ne "dissout" pas une polyarthrite rhumatoïde par la désensibilisation traumatique.

Ce qu'elle peut faire, c'est modifier le terrain dans lequel la maladie évolue. Alléger la charge inflammatoire que le stress chronique et les traumas non intégrés entretiennent. Restaurer une régulation du système nerveux autonome qui permet au corps de récupérer plus efficacement. Libérer des énergies psychiques mobilisées en permanence dans la gestion de la souffrance émotionnelle, et qui peuvent alors être disponibles pour d'autres choses.

Ce qu'elle fait aussi, et ce n'est pas négligeable, c'est modifier l'expérience subjective de la maladie. La même douleur, vécue par quelqu'un dont le système nerveux est en état d'alerte permanente, n'est pas la même douleur vécue par quelqu'un dont le système nerveux est en sécurité relative. La qualité de vie peut s'améliorer significativement même quand le substrat biologique de la pathologie n'a pas changé.

Ce qui me touche dans le travail avec les pathologies psychosomatiques, c'est la façon dont le corps a tenu bon. Toutes ces années à porter ce qui ne pouvait pas être dit, à traduire en douleur physique ce qui ne trouvait pas d'autre espace. Il y a quelque chose d'une loyauté remarquable dans cette façon dont le corps protège la psyché. Et quand la thérapie permet enfin à la douleur émotionnelle d'exister en tant que telle, d'être reconnue et traversée, ce que le corps lâche progressivement est souvent la confirmation que ce qu'il portait avait une origine, un sens, une histoire qui méritait d'être entendue.

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