Victimes d'attentats, trauma collectif et sidération HyCSI

Policiers, militaires, premiers secours
l'armure qui ne s'enlève plus

Dissociation opérationnelle, trauma froid, culture du silence : pourquoi les professionnels de première ligne consultent trop tard et comment les accompagner.

Sandra Depasse · Trauma professionnel Clinique · 10 min de lecture

Il y a une phrase que j'ai entendue des dizaines de fois, formulée de façons légèrement différentes mais avec le même fond : "Nous, on est habitués. On en voit tous les jours. Ça ne nous touche plus vraiment.

"Ce "ça ne nous touche plus" mérite qu'on s'y arrête. Parce que selon le contexte où il est prononcé, il peut signifier deux choses très différentes. Il peut vouloir dire que la personne a réellement intégré les expériences difficiles qu'elle a traversées, qu'elles ont été digérées, placées dans la mémoire autobiographique, qu'elles font partie d'une histoire qui a du sens. Ou il peut vouloir dire que les protections dissociatives sont devenues si massives et si permanentes que le contact avec la réalité émotionnelle des situations vécues est simplement coupé.

Dans mon expérience clinique avec les professionnels de première ligne, ce sont deux réalités très difficiles à distinguer de l'extérieur. Et la personne elle-même ne sait souvent pas de quel côté de cette ligne elle se trouve.

Une population qui ne consulte pas, et pourquoi

Les policiers, les militaires, les pompiers, les ambulanciers, les soignants de première urgence forment une population qui présente des taux significativement plus élevés de stress post-traumatique que la population générale, tout en consultant significativement moins. Cette combinaison n'est pas paradoxale : elle est logique, compte tenu de la culture professionnelle dans laquelle ces personnes exercent.

Dans ces milieux, la robustesse est une valeur centrale. On n'est pas là pour s'effondrer. On est là pour tenir, pour protéger, pour agir quand les autres ne peuvent pas. Cette culture a une fonction réelle : elle permet aux individus de fonctionner dans des situations où la plupart des personnes seraient paralysées. Mais elle produit aussi un environnement où demander de l'aide est perçu, souvent à juste titre compte tenu des conséquences effectives sur la carrière, comme un aveu de faiblesse pouvant mettre en danger la progression professionnelle, l'affectation à des missions, la crédibilité auprès des collègues.

Ce que cela produit cliniquement, c'est une population qui arrive en thérapie soit très tard, soit par une porte latérale. On vient pour la douleur chronique au dos. Pour la difficulté à dormir depuis "un moment". Pour arrêter de fumer. Pour les crises d'angoisse qui sont apparues "sans raison particulière". Pour un problème relationnel avec la conjointe. Le trauma, lui, n'est jamais nommé dans la demande initiale. Parfois, la personne n'établit genuinement pas le lien entre ce qu'elle vit et ce qu'elle a vu.

L'armure comme compétence, l'armure comme prison

La dissociation opérationnelle que développent ces professionnels au fil du temps n'est pas un dysfonctionnement. C'est une adaptation. Elle leur permet de monter des escaliers en sachant ce qu'ils vont trouver en haut et de continuer à fonctionner efficacement. D'entendre des histoires qui broient et de tenir leur rôle jusqu'au bout de l'intervention. De revenir après une scène insoutenable et de faire leur rapport avec la précision professionnelle qu'on attend d'eux.

Cette armure, le système nerveux l'a construite méthodiquement. Elle est réelle. Elle fonctionne. Et c'est précisément pour ça que ces personnes ne veulent pas qu'on y touche.

"Si vous désensibilisez mes traumas, je ne pourrai plus faire mon métier." Cette phrase, je l'ai entendue de nombreuses fois, sous des formes variées. Elle repose sur une croyance qui est compréhensible cliniquement mais qui est fausse : l'idée que l'armure et le trauma ne font qu'un, que si on touche au second on détruit la première.

Ce n'est pas ce qui se passe en réalité. La dissociation opérationnelle n'est pas liée au trauma : elle est une compétence hypnotique que le système nerveux a appris à mobiliser. Désensibiliser les souvenirs traumatiques ne supprime pas la capacité de dissociation. Cela libère la mémoire traumatique qui tirait en arrière, tout en laissant intacte la capacité à mettre l'armure quand le travail le requiert.

Ce que j'explique aux professionnels avec qui je travaille, c'est qu'un phénomène hypnotique est quelque chose qu'on peut apprendre à utiliser intentionnellement plutôt qu'à subir. L'armure ne disparaît pas : elle peut aller à la garde-robe après le travail, et être remise le lendemain matin si nécessaire. Ce n'est plus elle qui décide. C'est la personne.

Ce que le trauma froid dit de cette population

La majorité des personnes de ces professions qui arrivent en consultation présentent ce que nous appelons des traumas froids : des souvenirs qui semblent réglés en surface, que la personne évoque avec un détachement qui peut paraître complet, mais qui en hypnose révèlent une charge émotionnelle intacte.

Le trauma froid est le trauma dissocié. Il ne s'active pas facilement à l'état de conscience ordinaire. La personne peut raconter une scène d'intervention difficile sur un ton presque administratif, "j'ai vu ceci, j'ai fait cela, c'était compliqué mais on a géré", et tout indique à l'entendeur que c'est bien intégré. Ce décalage entre la façon dont c'est dit et ce qu'on ressent en écoutant est précisément le signal clinique à repérer.

En hypnose, au même niveau de conscience que celui où le trauma s'est inscrit, la charge émotionnelle remonte. Parfois avec une intensité qui surprend la personne elle-même, qui n'avait pas "senti" que c'était encore là. C'est ce moment de découverte qui est souvent le premier vrai tournant thérapeutique avec ces patients : réaliser que le fait de ne pas ressentir quelque chose consciemment ne signifie pas que ce quelque chose n'est plus là.

L'humour comme protection dissociative

Il y a une modalité protectrice particulièrement présente dans ces milieux professionnels et qu'on ne retrouve pas avec la même prévalence ailleurs : l'humour. Un humour souvent noir, parfois déconcertant pour un observateur extérieur, qui fonctionne comme une façon de nommer l'innommable sans y entrer.

Quand un pompier parle de ses collègues comme de "peintres qui lancent des pots de peinture" pour évoquer une scène d'attentat, ce n'est pas du cynisme. C'est une protection dissociative qui permet de mettre en mots une réalité dont les vrais mots seraient intolérables à prononcer. L'humour crée une distance, donne une forme à quelque chose qui n'en a pas, permet la parole là où le silence serait écrasant.

En tant que thérapeute, l'erreur serait de confronter immédiatement cette protection, de dire "mais c'était grave" ou de montrer de la gêne face à ce décalage. La protection dissociative se respecte, s'accueille, et parfois s'amplifie avant de pouvoir être traversée. L'humour inapproprié chez un professionnel de première ligne est un signal clinique, pas un obstacle à contourner. Il dit quelque chose sur l'intensité de ce qui est dessous.

Ce que la thérapie doit adapter

Travailler avec des policiers, des militaires ou des pompiers demande plusieurs adaptations cliniques qui ne sont pas anodines.

La première concerne le langage. Ces personnes ont un rapport au monde factuel, opérationnel, peu familier du vocabulaire thérapeutique. Parler d'anesthésie émotionnelle, de protections dissociatives, d'état modifié de conscience dans les termes de la clinique psychiatrique peut créer une distance immédiate. Traduire ces concepts dans leur propre cadre, de façon concrète et non pathologisante, est une condition de l'alliance thérapeutique.

La deuxième concerne la question du contrôle. Ces professionnels ont un besoin de maîtrise qui n'est pas de l'ego : c'est une compétence professionnelle forgée sur des années. La posture de co-construction propre à l'hypnose conversationnelle, qui place la personne aux commandes de son propre processus, est particulièrement adaptée à ce profil. On n'est pas là pour leur faire quelque chose. On est là pour travailler avec eux.

La troisième concerne le timing. Ces personnes retournent souvent sur le terrain le lendemain d'une séance. On ne peut pas les déstabiliser sans filet. Le principe de zéro reviviscence est ici d'une importance encore plus grande que dans d'autres contextes : on ne va jamais plus loin que ce que le système nerveux peut intégrer dans l'espace de la séance, et on s'assure que la personne repart dans un état de sécurité suffisante pour reprendre ses fonctions.

La quatrième, enfin, concerne les proches. Les familles de ces professionnels vivent souvent avec quelqu'un qui a progressivement perdu la capacité d'être présent affectivement. L'homme qui ne peut plus prendre ses enfants dans les bras. La femme qui se déconnecte dès qu'une conversation touche à quelque chose d'émotionnel. Le conjoint qui dort d'un sommeil fragmenté depuis des années et ne sait plus depuis quand. Ces familles souffrent aussi, et elles méritent d'être vues dans ce qu'elles portent, pas seulement comme "contexte" du patient identifié.

Ce qui me frappe, dans ce travail avec les professionnels de première ligne, c'est la loyauté avec laquelle ils tiennent. Loyauté envers leur équipe, envers leur mission, envers une idée de ce qu'on doit être pour continuer à servir. Cette loyauté est magnifique et elle est épuisante. Et quand l'espace thérapeutique permet enfin à quelque chose de se poser, ce qui vient n'est pas de la faiblesse. C'est une humanité qui attendait, depuis longtemps, d'avoir le droit d'exister.

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