Il y a une phrase que j'entends régulièrement dans les supervisions, souvent dite avec une pointe de gêne, comme si l'admettre était une forme d'échec : "Je crois que ça commence à me toucher." Parfois ce sont des images qui reviennent la nuit. Parfois c'est une fatigue particulière, différente de la fatigue ordinaire, qui ne se répare pas avec du sommeil. Parfois c'est une irritabilité inexpliquée, une distance qui s'installe avec les proches, ou au contraire une hyper-vigilance qui transforme chaque situation de la vie quotidienne en menace potentielle.
Ce que ces thérapeutes décrivent, sans toujours le nommer, c'est le trauma vicariant. Et le fait qu'ils en parlent avec gêne dit quelque chose d'important sur la façon dont notre milieu professionnel continue de traiter la vulnérabilité du soignant : comme une faiblesse à dissimuler plutôt que comme une réalité clinique à accompagner.
Ce que le trauma vicariant est, et ce qu'il n'est pas
Le trauma vicariant, aussi appelé trauma par procuration ou usure de compassion, désigne le processus par lequel un thérapeute, un soignant, ou toute personne en contact régulier avec des personnes traumatisées, développe lui-même des symptômes traumatiques secondaires sans avoir été directement exposé à l'événement traumatisant.
Ce n'est pas du surmenage ordinaire. Ce n'est pas de la "sensibilité excessive". Ce n'est pas non plus le signe qu'on n'est pas fait pour ce métier. C'est un phénomène neurobiologique documenté, qui découle directement de la façon dont le cerveau humain traite l'empathie et la résonance avec la souffrance de l'autre.
Il se distingue de l'épuisement professionnel classique, que Maslach a décrit comme un épuisement des ressources, sur trois points. L'épuisement professionnel se construit progressivement sur fond de surcharge de travail, de perte de sens ou de reconnaissance. Le trauma vicariant, lui, naît spécifiquement du contenu traumatique auquel on s'expose. Il peut survenir rapidement, même chez un thérapeute bien reposé et soutenu. Et il produit des symptômes qui ressemblent structurellement au PTSD : images intrusives, hypervigilance, évitement, anesthésie émotionnelle progressive, modification des croyances fondamentales sur le monde et l'être humain.
Il se distingue aussi du contre-transfert au sens psychanalytique, même si les deux se superposent parfois. Le contre-transfert renvoie à ce que le patient réactive dans l'histoire personnelle du thérapeute. Le trauma vicariant peut toucher des thérapeutes dont la propre histoire est relativement épurée, simplement parce qu'ils ont absorbé trop de matière traumatique sur une durée trop longue, sans espace d'intégration suffisant.
Ce qui se passe entre deux inconscients
En hypnose conversationnelle, et plus encore dans le travail du trauma, quelque chose se passe dans l'espace thérapeutique que les neurosciences commencent à documenter et que les cliniciens expérimentés savent depuis longtemps : les frontières psychiques entre patient et thérapeute deviennent poreuses.
En état modifié de conscience partagé, les deux systèmes nerveux sont en résonance. Le thérapeute ne regarde pas le processus depuis l'extérieur : il est, dans une certaine mesure, dedans avec le patient. Cette présence active est ce qui rend l'hypnose conversationnelle si efficace. Mais elle a un coût. Quand le patient amène des contenus d'une densité traumatique élevée, le système nerveux du thérapeute les reçoit. Pas de façon abstraite. De façon sensorielle, émotionnelle, parfois physique.
Ce que nous appelons dans la formation HyCSI l'hygiène du thérapeute n'est pas une métaphore. C'est une compétence concrète : apprendre à travailler avec un pied dans le processus du patient et un pied à l'extérieur, maintenir une forme de dissociation fonctionnelle qui permette d'être pleinement présent sans être submergé. Apprendre à ne pas prendre les émotions de l'autre, à distinguer ce qui appartient au patient de ce qui appartient à soi. Apprendre à faire des pauses de quinze minutes entre des séances chargées, pas par confort, mais parce que le système nerveux a besoin de ce temps pour revenir à son propre état de base avant d'être de nouveau disponible pour quelqu'un d'autre.
Cette compétence ne s'acquiert pas naturellement. Elle s'apprend, se travaille, se supervise.
Les signes qui précèdent le tableau clinique
Le trauma vicariant s'installe rarement de façon brutale. Il progresse, souvent de façon insidieuse, en passant par des étapes que le thérapeute ne reconnaît pas toujours comme ce qu'elles sont.
La première est souvent une forme d'hyper-implication : on pense au patient entre les séances, on s'inquiète pour lui, on cherche des solutions. C'est encore de l'engagement professionnel, et on peut le rationaliser comme tel. Mais quand les pensées intrusives sur le patient deviennent fréquentes, quand on rêve des séances, quand on commence à restructurer sa vie hors du cabinet autour de la question du patient, quelque chose a basculé.
La deuxième étape est souvent une anesthésie progressive. On devient moins disponible émotionnellement, moins touché par ce qu'on entend. Ce que certains thérapeutes décrivent comme du professionnalisme est parfois une dissociation protectrice qui s'est installée à leur insu pour les protéger d'une saturation qu'ils n'ont pas prise en compte.
Vient ensuite la modification des croyances. Le thérapeute qui travaille régulièrement avec des victimes d'abus commence à voir des agresseurs potentiels partout. Celui qui accompagne des victimes d'attentats peut développer une hypervigilance dans les espaces publics. Celui qui travaille avec des personnes dont l'enfance a été profondément blessée peut commencer à douter de la capacité des êtres humains à s'aimer sans se faire du mal. Ces modifications cognitives sont des symptômes cliniques, même si elles s'habillent en "réalisme".
Ce que la formation et la supervision doivent garantir
La réalité dans laquelle beaucoup de thérapeutes exercent n'est pas protectrice. On apprend à écouter, à accompagner, à désensibiliser. On apprend rarement à se protéger de façon structurée, à reconnaître les signes précurseurs du trauma vicariant en soi-même, à demander de l'aide sans que cela soit vécu comme un aveu d'incompétence.
C'est l'une des raisons pour lesquelles la supervision n'est pas optionnelle dans la méthode HyCSI. Non pas comme contrôle de qualité pédagogique, même si c'est aussi cela, mais comme espace de décharge et d'intégration. Un espace où ce qu'on a absorbé peut être regardé, traité, posé. Où la distinction entre ce qui appartient au patient et ce qui appartient au thérapeute peut être retravaillée régulièrement.
Ce qui ressort de façon répétée dans les supervisions que j'anime, c'est que les thérapeutes les plus exposés au trauma vicariant sont souvent ceux qui ont la plus longue expérience dans des contextes lourds, combinée au moins de temps pour leur propre hygiène psychique. L'expérience protège moins qu'on ne le croit. Elle peut même aggraver l'exposition si elle s'accompagne d'une conviction, souvent implicite, qu'on est désormais suffisamment solide pour ne plus avoir besoin de soin.
Cette conviction est cliniquement fausse. Et elle peut coûter cher.
Ce que le thérapeute doit faire de sa propre histoire
Il y a une dimension que la formation aux thérapies du trauma aborde trop rarement frontalement : un thérapeute qui n'a pas travaillé sa propre histoire traumatique travaille avec ses traumas dans la salle. Pas de façon consciente et délibérée. Mais ils sont là, en toile de fond, orientant sans qu'il le sache ce qu'il entend et ce qu'il n'entend pas, ce qui le touche et ce qu'il anesthésie, ce qu'il accompagne avec fluidité et les endroits où quelque chose se ferme sans raison apparente.
Ce n'est pas une question de vertu ou d'hygiène morale. C'est une question clinique et éthique. Un thérapeute dont les traumas personnels autour de l'abandon sont actifs va travailler différemment avec un patient qui abandonne sa thérapie. Celui dont la relation à l'autorité est chargée va être affecté autrement par une personne venue parler de violences institutionnelles. Celui qui porte un deuil non fait va traverser différemment les séances autour de la mort.
La formation HyCSI inclut, pour cette raison, une dimension de travail sur soi qui n'est pas facultative. Pas pour tout résoudre avant de commencer à exercer, ce qui serait une exigence fantasmatique. Mais pour avoir un regard suffisamment lucide sur ce qu'on porte pour ne pas le déposer, sans le savoir, dans la relation thérapeutique.
Ce que j'ai appris, au fil des années et des supervisions, c'est que prendre soin de soi en tant que thérapeute n'est pas un luxe ni une concession à la fragilité. C'est une condition de l'efficacité clinique et de l'intégrité éthique. Un thérapeute saturé, non supervisé, dont les propres traumas s'agitent sous la surface, ne peut pas offrir à ses patients ce qu'ils méritent. Ce n'est pas une critique : c'est une réalité physiologique.
Soigner est un métier qui demande des ressources. Et les ressources, elles aussi, se régénèrent ou s'épuisent selon ce qu'on en fait.
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