Il y a des deuils que le monde reconnaît et des deuils que le monde efface. La mort d'un parent, d'un conjoint, d'un ami : il existe des rituels, des mots, un vocabulaire social qui permet à la perte d'être portée collectivement. On sait ce qu'on doit dire, comment on doit se comporter, combien de temps on peut rester absent du travail.
La mort d'un bébé, d'un foetus, d'un embryon, ne bénéficie pas du même traitement. Pas toujours. Pas encore assez. Ce que les parents traversent dans ces circonstances se heurte souvent à un mur de silence gêné, de formules toutes faites, parfois de négation pure et simple de la perte. "Vous êtes jeunes, vous pourrez en avoir d'autres." "Ce n'était pas encore vraiment un bébé." "Il vaut mieux que ça se soit passé maintenant.
"Ces phrases ne sont pas de la malveillance. Elles sont l'expression d'un inconfort collectif face à une forme de mort que notre société n'a pas encore vraiment intégrée dans ses représentations du deuil légitime. Et cet inconfort collectif produit, cliniquement, une victimisation secondaire d'une intensité que l'on sous-estime systématiquement.
Ce qui se passe dans le corps avant que le deuil soit possible
Pour comprendre ce que traversent les parents en deuil périnatal, il faut commencer par ce que la psychologie du développement et la neurobiologie nous disent du lien prénatal.
Le lien entre un parent et l'enfant qu'il porte ne commence pas à la naissance. Il commence bien avant, par des représentations mentales, des projections, des conversations imaginaires, des ajustements de vie entiers organisés autour d'un être qui n'est pas encore là mais qui occupe déjà une place réelle dans la psyché parentale. Les neurosciences affectives ont largement documenté ce phénomène : le cerveau maternel se reconfigure dès la grossesse, les circuits de l'attachement s'activent, le lien se construit biologiquement et psychiquement en parallèle.
Quand la grossesse s'interrompt, qu'elle soit spontanée ou provoquée par une nécessité médicale, c'est l'ensemble de cet édifice qui s'effondre. Non seulement la perte d'un être réel, mais la perte de toutes les projections, de tout l'avenir imaginé, de la version de soi-même qui allait devenir parent de cet enfant-là. Ce n'est pas une perte symbolique. C'est une perte concrète, multidimensionnelle, qui touche à la fois le corps, l'identité et le sens.
Et le corps, lui, ne sait pas immédiatement ce qu'il s'est passé. Après une fausse couche tardive ou un accouchement d'un enfant mort-né, la lactation peut s'enclencher. Les hormones continuent leur trajectoire. Le ventre reste parfois arrondi quelques jours. La biologie continue de préparer quelque chose que la réalité a déjà retiré. Ce décalage entre le corps et la réalité est l'une des expériences les plus déstabilisantes que puissent traverser ces parents, et il est rarement nommé ni accompagné.
Les deuils sans corps, les deuils sans nom
Une fausse couche précoce ne donne pas droit à un enterrement. Légalement, un foetus mort avant vingt-deux semaines de grossesse n'a pas le statut de personne juridique en Belgique. Il ne peut pas être déclaré à l'état civil. Ses parents ne peuvent pas l'inhumer. Il n'existe pas administrativement, et cette inexistence administrative vient redoubler l'inexistence sociale que l'entourage leur impose souvent.
Certaines femmes portent ce deuil seules pendant des années. Elles ne l'ont jamais nommé, parfois même à leur partenaire. Elles n'ont pas eu le droit de pleurer publiquement quelque chose qui n'avait pas encore de nom. Et cette absence de rituel, de reconnaissance, de lieu où mettre la perte, peut produire ce que nous appelons un deuil compliqué : un deuil qui ne se traverse pas, qui reste figé dans le temps, qui continue à opérer sourdement sous la surface de la vie.
Dans la clinique du deuil périnatal, l'une des choses les plus précieuses que la thérapie peut offrir est précisément ce que la société n'a pas offert : un espace pour que cet enfant existe. Pas symboliquement, pas de façon compensatoire, mais réellement. Lui donner un prénom si ça n'a pas été fait. L'enterrer en hypnose avec tous les honneurs qu'on aurait voulu lui offrir. Faire ce que nous appelons le "unfinished business", tout ce qui n'a pas pu être dit, fait, vécu avec cet être, et qui est resté suspendu dans la psyché du parent comme une question sans réponse.
Ce travail n'est pas anecdotique. Il peut transformer une douleur qui tournait depuis dix ans en quelque chose qui, sans disparaître, peut enfin trouver sa place.
Les professionnels de néonatologie : des soignants en première ligne d'une souffrance extrême
J'ai travaillé avec des équipes de pédiatres, de gynécologues et d'infirmières en néonatologie, et ce travail m'a confrontée à une réalité que la formation médicale prépare encore insuffisamment : ces professionnels sont en contact régulier avec des situations de perte d'une intensité extraordinaire, souvent dans des conditions d'urgence qui ne laissent aucun espace pour traiter émotionnellement ce qui vient de se passer.
Une infirmière de néonatologie peut accompagner la mort d'un nouveau-né un matin, être présente à une naissance heureuse l'après-midi, et reprendre sa garde le lendemain comme si chaque situation était imperméable à la suivante. La dissociation professionnelle est une compétence réelle et nécessaire dans ce contexte. Mais comme toutes les protections dissociatives, elle a un coût à long terme si elle n'est jamais libérée.
Le trauma vicariant dans les équipes de néonatologie prend des formes souvent silencieuses : une difficulté à voir des bébés en dehors du travail, une anesthésie émotionnelle progressive, une irritabilité inexpliquée, des troubles du sommeil, un sentiment de vide ou d'épuisement profond qui ne se répare pas avec des congés. Ce n'est pas un manque de robustesse. C'est la marque de ce que le système nerveux absorbe quand il n'a pas les ressources pour intégrer.
Former ces équipes, c'est donc les accompagner sur deux plans distincts : leur donner des outils pour mieux accompagner les parents en deuil, et leur permettre de prendre soin de ce qu'eux-mêmes portent. Ces deux dimensions sont inséparables. Un soignant qui n'a pas accès à ses propres deuils non faits ne pourra pas tenir pleinement l'espace pour ceux des autres.
Ce que la thérapie en hypnose conversationnelle peut faire ici
Le travail du deuil en hypnose ne cherche pas à effacer la perte ni à produire une guérison artificielle. Il cherche à créer les conditions pour que ce qui est resté suspendu puisse trouver un mouvement.
Quand quelqu'un n'a pas pu dire au revoir, on crée l'espace pour que cela arrive. En état modifié de conscience, le cerveau ne distingue pas le réel de l'imaginé avec la même netteté qu'à l'état ordinaire. Ce qui est vécu en hypnose laisse une trace neurobiologique comparable à ce qui est vécu dans la réalité. Un adieu dit à un enfant en hypnose est un adieu réel pour le système nerveux de la personne qui le vit.
Quand quelqu'un n'a pas pu inhumer, on peut faire l'enterrement en hypnose. Avec les rituels qu'il aurait voulu. Avec les personnes qu'il aurait voulu avoir à ses côtés. Dans le lieu qu'il aurait choisi. Ce n'est pas une mise en scène thérapeutique. C'est redonner à la perte la dignité qu'elle méritait et que les circonstances ont refusée.
Quand quelqu'un a une image traumatique, la dernière image d'un enfant mal en point, d'une scène médicale d'urgence, d'un visage qu'il n'aurait pas voulu voir comme dernière image, on peut travailler cette perception sensorielle dans la mémoire traumatique pour qu'elle cesse d'être l'image qui revient en premier. On peut créer une autre image finale, choisie, digne, dans laquelle l'enfant est en paix. Cette substitution n'est pas un déni. C'est une réparation.
Ce qui m'a le plus marquée dans ce travail avec les familles et les soignants de néonatologie, c'est la précision du deuil périnatal. Chaque situation est unique d'une façon qui ne ressemble à aucune autre. L'enfant mort à vingt semaines de grossesse n'est pas le même deuil que celui mort à terme. La fausse couche de la première grossesse n'est pas le même deuil que la cinquième après des années de PMA. Le bébé mort à trois jours de vie n'est pas le même deuil que celui qu'on savait condamné depuis le diagnostic prénatal.
Ce que la clinique doit à ces parents, c'est d'abord ne pas généraliser. De les laisser définir eux-mêmes ce qu'ils ont perdu, ce que cela représentait, ce qu'ils en avaient besoin. Et de créer l'espace pour que ce deuil, quel que soit son âge légal ou son poids administratif, soit traité avec tout le sérieux et toute la dignité qu'il mérite.
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