Il y a une phrase que j'entends régulièrement, sous des formes différentes, de la part de personnes qui ont vécu des abus sexuels : "Je ne comprends pas pourquoi ça me touche encore autant. C'était il y a vingt ans. J'aurais dû faire le deuil.
"Ce "j'aurais dû" est l'une des premières choses que je cherche à défaire. Parce qu'il repose sur une incompréhension fondamentale de ce que fait le trauma dans le corps et dans la mémoire, une incompréhension que la personne n'a pas produite elle-même : elle lui a été transmise, souvent avec les meilleures intentions, par des entourages ou des professionnels qui pensaient que le temps seul suffit.
Il ne suffit pas. Et comprendre pourquoi est, en soi, déjà une forme de soin.
Ce que la mémoire traumatique fait que la mémoire ordinaire ne fait pas
Un souvenir ordinaire s'intègre dans ce que nous appelons la mémoire autobiographique. Il a une temporalité : il appartient au passé, il peut être mis en perspective, relié à un contexte, revisité avec un regard qui évolue. On peut penser différemment à quelque chose de douloureux vécu il y a dix ans parce que le temps, la réflexion, d'autres expériences ont modifié le regard qu'on pose dessus.U
n souvenir traumatique ne fonctionne pas ainsi. Sous l'effet des hormones de stress massives libérées lors d'un événement qui dépasse les capacités d'adaptation, le cerveau n'enregistre pas l'expérience de la manière habituelle. Il l'inscrit dans une mémoire à part, sur les perceptions sensorielles, les images, les sons, les odeurs, les sensations corporelles, figée au moment de l'événement et inaccessible à l'élaboration consciente. Ce film ne change pas. Il ne vieillit pas. Il reste actif avec la même virulence dix, vingt ou trente ans après, et se réactive intact dès qu'un stimulus, même ténu, y fait écho.
C'est pourquoi une femme qui a vécu un viol des années auparavant peut se retrouver, dans les bras d'un partenaire aimant, avec son corps qui s'endort de la ceinture aux genoux. Pas par manque d'amour, pas par résistance consciente. Parce que les protections dissociatives mises en place au moment de l'agression se réactivent automatiquement dès que le contexte sensoriel leur ressemble, même de loin. Le corps a enregistré quelque chose que la tête ne voit plus, et il continue d'appliquer la même protection.
La honte et la culpabilité : deux cognitions qui ne sont pas des émotions
Dans tout trauma, on retrouve deux cognitions négatives centrales : la honte et la culpabilité. Dans le contexte des abus sexuels, elles atteignent une intensité et une complexité particulières.
La culpabilité post-traumatique n'est pas une culpabilité ordinaire. La culpabilité ordinaire suppose un choix, une action délibérée dont on est responsable. La culpabilité traumatique, elle, se porte sur ce qu'on n'a pas fait : ne pas avoir crié, ne pas avoir résisté, ne pas avoir su se protéger. Elle se porte sur la sidération elle-même, sur le freeze qui a immobilisé le corps au moment où l'agression avait lieu, et que la personne interprète rétrospectivement comme une forme de consentement ou de faiblesse.
Cette confusion est d'une cruauté particulière parce qu'elle retourne contre la victime le mécanisme même qui la protégeait. La sidération n'était pas un abandon. C'était la réponse neurobiologique la plus adaptée à une situation où fuir ou se défendre n'était pas possible. Mais l'expliquer cognitivement ne suffit pas à désactiver la culpabilité. Elle est inscrite dans le corps, dans la mémoire traumatique, et c'est là qu'il faut aller la chercher.
La honte, elle, touche quelque chose de plus profond encore. Elle ne dit pas "j'ai fait quelque chose de mal". Elle dit "je suis quelque chose de sale, de cassé, d'indigne". La honte post-traumatique dans les abus sexuels s'attaque à l'être entier, pas à un acte. Elle contamine l'image de soi, la valeur de soi, le sentiment d'appartenance au genre humain. Et elle opère souvent dans le silence, parce que la honte, par nature, se cache.
Ce que l'emprise ajoute à la honte
Une grande partie des abus sexuels ne se produisent pas dans une violence soudaine et étrangère. Ils se produisent dans la proximité, dans la famille, dans des relations de confiance ou d'autorité. Inceste, abus commis par un éducateur, par un soignant, par quelqu'un dont la présence était censée être protectrice.
Ce contexte ajoute au trauma une couche qui complique considérablement le travail thérapeutique : l'ambivalence. La personne qui a subi des abus de la part d'un parent ou d'un proche n'a pas seulement été blessée. Elle a aussi aimé, eu besoin, été dépendante de cette personne. Ces deux réalités coexistent et se heurtent. Haïr quelqu'un qu'on aime, ou qu'on a aimé, ou dont on avait besoin, produit une forme de dissociation interne qui peut se maintenir des décennies.
Ce que nous décrivons comme la distorsion émotionnelle, ce que la clinique a nommé syndrome de Stockholm dans ses formes les plus extrêmes, trouve ici un terrain d'expression particulièrement intense. L'enfant qui grandit dans un environnement d'emprise développe une capacité de sur-adaptation qui lui a permis de survivre : lire l'humeur de l'autre avant qu'il ait parlé, anticiper la menace, se rendre le plus invisible possible ou au contraire le plus accommodant possible selon ce que la situation exige. Ce n'est pas de la faiblesse. C'est une intelligence de survie d'une sophistication remarquable, qui devient un problème uniquement parce qu'elle continue à fonctionner longtemps après que le danger immédiat a disparu.
Ce que le corps tait, et comment il le dit quand même
Les personnes ayant vécu des abus sexuels présentent souvent des tableaux somatiques complexes : douleurs chroniques sans cause organique identifiée, troubles digestifs, céphalées récurrentes, anesthésies physiques localisées, troubles de la sexualité. Le corps parle ce que les mots ne peuvent pas encore dire.
La psychosomatique dans ce contexte n'est pas une production imaginaire. C'est une inscription biologique réelle. L'engramme traumatique se dépose dans les tissus, dans le tonus musculaire, dans la régulation du système nerveux autonome. Certaines zones du corps peuvent rester comme mortes des années durant, anesthésiées pour ne plus avoir à ressentir ce qu'elles ont ressenti. D'autres peuvent être le siège de douleurs chroniques qui sont, cliniquement, des mémoires traumatiques somatisées.T
ravailler avec ces personnes demande donc de ne jamais traiter le symptôme physique comme séparé de l'histoire. La douleur au bas-ventre qui dure depuis quinze ans et pour laquelle tous les examens reviennent normaux mérite d'être entendue comme ce qu'elle est probablement : une mémoire qui cherche une sortie.
Ce que la thérapie doit garantir, et ce qu'elle ne doit pas faire
Pour une personne qui a vécu des abus sexuels, entrer dans un espace thérapeutique, c'est entrer dans un espace de pouvoir. Quelqu'un sait des choses qu'elle ne sait pas sur elle-même. Quelqu'un a accès à son intérieur. Cette situation réactive structurellement quelque chose qui ressemble à ce qu'elle a vécu.
La première garantie que le thérapeute doit offrir, c'est la transparence totale. Expliquer ce qu'il fait et pourquoi. Ne rien supposer, ne rien diagnostiquer à la place de la personne. Travailler strictement dans le cadre de ce qu'elle amène, sans aller chercher au-delà de sa demande. L'erreur inverse, planter une suggestion de souvenir là où il n'y en a pas, produire des faux souvenirs par une technique mal maîtrisée ou une conviction préalable du thérapeute sur ce qui s'est passé, est une faute clinique et éthique grave dont les conséquences pour la personne peuvent être aussi dommageables que le trauma lui-même.
La deuxième garantie, c'est le rythme. Le travail de désensibilisation dans les abus sexuels avance souvent par petites touches, avec des oscillations, des moments où quelque chose se dépose puis se referme. Vouloir aller trop vite, trop loin, trop fort, c'est reproduire quelque chose qui ressemble à ce que la personne a vécu : une intrusion dans son espace intérieur sans qu'elle ait vraiment choisi le tempo.
La troisième garantie, et sans doute la plus fondamentale, c'est de ne jamais travailler la honte et la culpabilité par la conviction intellectuelle seule. Expliquer à quelqu'un que ce n'était pas sa faute ne change pas la honte. La honte est inscrite dans la mémoire traumatique, dans les perceptions sensorielles, dans le corps. C'est là qu'il faut aller la travailler, en hypnose conversationnelle, par la désensibilisation des souvenirs où elle s'est déposée, jusqu'à ce que la personne puisse revivre la scène mentalement sans plus rien ressentir de cet ordre-là. Pas l'oublier. Pouvoir la regarder de loin, comme quelque chose qui appartient au passé.
Ce n'est pas la même chose.
Ce qui me touche, depuis des années, dans ce travail, c'est la distance entre ce que ces personnes pensent d'elles-mêmes et ce qu'elles sont réellement. Entre la honte qu'elles portent et la dignité avec laquelle elles ont traversé quelque chose que personne ne devrait avoir à traverser. Ce décalage est le terrain même de la thérapie. Et quand il commence à se réduire, quand la personne commence à se voir avec un peu plus de justesse, avec un peu moins de cette cruauté qu'elle s'applique à elle-même, c'est l'un des moments les plus silencieux et les plus significatifs de ce métier.
Si vous ou une personne de votre entourage avez besoin d'aide, les Centres de Prise en charge des Violences Sexuelles (CPVS) sont accessibles 24h/24 en Belgique.
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