En avril 2018, Bérangère Lhomme et moi embarquions à Zaventem pour Kigali. Nous faisions alors partie de l'équipe de l'IMHEB, et nous partions pour deux semaines avec nos outils, notre expérience, et beaucoup moins de certitudes que nous ne l'aurions peut-être laissé paraître. La question qui ne nous quittait pas, et que nous ne formulions pas encore clairement : comment allions-nous aider, face à ce niveau de souffrance ?Ce que nous allions rencontrer dépassait tout ce que nos cabinets européens nous avaient préparées à traverser.
Deux semaines pour former et apporter du soin
Le dispositif était structuré en deux temps. La première semaine : former une trentaine de professionnels rwandais de Humanity & Inclusion à la désensibilisation des mémoires traumatiques par hypnose conversationnelle. La deuxième semaine : ces mêmes professionnels, fraîchement formés, soigneraient sous supervision une trentaine de patients bénéficiaires, qui apprendraient eux-mêmes les rudiments de la méthode pour pouvoir, à leur tour, aider les personnes autour d'eux.Un modèle en cascade, pensé pour démultiplier l'impact dans un pays où les besoins en santé mentale post-traumatique dépassent de loin les ressources disponibles. Un modèle ambitieux, aussi, qui reposait sur une hypothèse que le terrain allait rapidement mettre à l'épreuve : que nos outils, pensés dans un contexte clinique occidental, s'adapteraient à une autre culture, une autre langue, une autre façon de porter la souffrance.
Ce que le Centre Mémorial a posé en nous
Avant même le début de la formation, nous avons visité le Centre Mémorial du génocide à Kigali.Il n'y a pas de mots pour décrire cela. Il y a des larmes. Et une forme de suspension intérieure, ce moment où quelque chose en soi se tait parce que rien de ce qu'on pourrait penser ou dire ne serait à la hauteur de ce qu'on regarde.Cette visite a changé quelque chose dans notre posture avant même que la formation commence. Nous n'arrivions plus avec des outils à transmettre. Nous arrivions avec une conscience aiguë de ce que ces outils allaient devoir toucher.
Les liens d'abord, la technique ensuite
La première semaine a commencé par ce que nous n'avions pas prévu de mettre au programme : du lien. Des échanges à la pause café, des repas partagés, des rires. Et un karaoké improvisé qui nous a vues chanter Claude François et Francis Cabrel au Rwanda, ce qui n'était pas exactement inscrit dans notre plan pédagogique.Ce n'était pas du temps perdu. C'était du temps nécessaire. La confiance ne se décrète pas, elle se construit.
Et dans un contexte où la méfiance interhumaine avait été instrumentalisée comme arme, où des voisins avaient tué des voisins, le fait de rire ensemble avant de travailler ensemble n'était pas anecdotique. C'était une condition.Le troisième jour a mis en lumière un obstacle que nous n'avions pas anticipé : la traduction. Certains mots et expressions propres à notre pratique hypnotique n'avaient pas d'équivalent direct en kinyarwanda. Les participants ont alors travaillé ensemble, sur de grands posters, à trouver les formulations qui convenaient le mieux à leur langue et à leur culture. Ce n'était pas nous qui adaptions nos outils à leur réalité. C'était eux qui les traduisaient, au sens propre et au sens large. Un renversement de posture que nous avons appris à tenir jusqu'au bout.
Quand les traumas se réveillent très vite
Dès les premiers jours, aborder le traumatisme a changé l'atmosphère de la salle immédiatement. Le premier jour a été intense. Les traumas se sont réactivés très rapidement, sans que nous ayons besoin de chercher quoi que ce soit. La matière était là, à fleur de peau, depuis vingt-quatre ans.
Ce que la psychotraumatologie nomme le trauma collectif en contexte génocidaire échappe aux catégorisations habituelles. Le DSM distingue le trauma T1, événement unique et délimité, du trauma T2, répété et interpersonnel, et du T3, multiple, précoce et envahissant. Ces distinctions ont une utilité clinique.
Mais aucune d'elles ne capture vraiment ce qu'est un génocide : une fracture organisée du tissu social tout entier, une destruction méthodique non seulement des corps mais des liens, des familles, du sens. Entre 500 000 et 800 000 personnes assassinées en moins de cent jours. Par des voisins. Par des gens qu'on connaissait.Dans cette salle, tout le monde était polytraumatisé. Pas au sens d'une vulnérabilité particulière : au sens littéral. Les thérapeutes que nous formions étaient eux-mêmes des survivants qui soignaient d'autres survivants. Le modèle classique qui pose d'un côté un praticien stable et de l'autre un patient en souffrance ne tenait plus. Nous avons dû travailler avec cette réalité, pas contre elle.
Les visages fermés
Le premier enseignement clinique de cette mission, je l'ai reçu dès les premiers exercices. En hypnose conversationnelle, on commence toujours par ce que nous appelons le "bon moment" : inviter la personne à se connecter à un souvenir agréable comme porte d'entrée dans l'état modifié de conscience. Une induction douce, qui pose un ancrage de sécurité avant toute exploration des zones douloureuses.Quand nous avons proposé cet exercice à Kigali, les visages sont restés fermés. Pas de résistance au sens psychologique du terme. Une fermeture. Une absence de signal. Nous ne savions pas si les participantes étaient dans quelque chose de bon ou si elles réactivaient un trauma. Les micro-expressions corporelles qui nous guident ordinairement ne fonctionnaient pas ici.La dissociation était si profondément intégrée comme mode d'être au monde qu'elle ne se lisait plus de l'extérieur. Ces thérapeutes avaient appris, pendant des années, à ne rien laisser paraître parce que paraître avait été dangereux ou des blessures porfondes inscrites en eux. Leurs systèmes nerveux portaient cette leçon dans chaque fibre. Ce que j'ai compris là, et que je n'aurais pas compris autrement, c'est que nos référentiels de lecture clinique sont culturellement situés. Nous avons appris à détecter la transe, la détresse, le processus thérapeutique en cours à travers des signaux qui sont, en partie, des conventions incorporées propres à nos contextes d'exercice. Ces conventions ne suffisaient plus ici.Il a fallu ralentir. Travailler avec moins de retours, moins de confirmations, davantage de confiance dans le processus lui-même et dans les gens devant nous.
Pour les thérapeutes rwandais intervenant dans les camps, cela signifiait une exposition permanente et massive à des matières traumatiques d'une densité exceptionnelle, sans possibilité réelle de décompression, souvent sans supervision, avec leurs propres traumas toujours actifs en arrière-plan. Ce que nous appelons le trauma vicariant ne décrit qu'imparfaitement cette réalité. C'est davantage une immersion totale dans un environnement traumatogène chronique, où la frontière entre soignant et soigné devient poreuse par nécessité.Nous avons dû repenser notre dispositif rapidement pour intégrer cette donnée : pas seulement transmettre des techniques, mais travailler avec ces thérapeutes leur propre rapport à ce qu'ils portaient, leur capacité à rester dans la fenêtre de tolérance pendant qu'ils accompagnent l'autre.
Ce que les patients nous ont dit le dernier jour
Le dernier jour, avant la remise des certificats, les patients bénéficiaires ont témoigné."Les trois premiers jours je n'ai pas dormi de la nuit, mais maintenant je passe des nuits complètes et je me sens tellement mieux.""Le premier jour je suis partie en pleurs, et puis petit à petit grâce à l'hypnose j'ai pu enterrer mes proches avec tous les honneurs que j'aurais voulu leur offrir et j'ai pu aussi effacer des images d'horreurs. Tout n'est pas encore fini, mais je sais que je vais y arriver.""Au début je suis arrivée ici avec de terribles maux de tête quotidiens, et aujourd'hui je n'ai plus mal du tout."Ces témoignages illustrent quelque chose que la clinique du trauma documente régulièrement mais qui reste difficile à anticiper intellectuellement : la vitesse à laquelle un système nerveux peut commencer à se réguler quand il reçoit enfin le bon type de soin. Pas en une semaine dans tous les cas, pas complètement, pas définitivement pour des traumas de cette ampleur. Mais suffisamment pour que quelque chose bouge. Suffisamment pour que les visages s'éclairent, que les sourires reviennent, que des personnes qui n'avaient pas dormi depuis des années retrouvent le sommeil.Nous avons pleuré ce dernier jour. Nous avons dansé aussi.
Ce que nous avons rapporté dans notre pratique
La principale leçon clinique de cette mission concerne le tempo. Dans un contexte de polytraumatisme aussi massif, travailler un point peut en réactiver vingt autres simultanément. La dissociation structurelle, telle que van der Hart, Nijenhuis et Steele l'ont décrite, atteint ici des niveaux d'une complexité rare dans notre pratique habituelle. Ce que nous avons appris à faire, et intégré depuis dans notre enseignement pour les contextes de trauma collectif, c'est travailler beaucoup plus petitement. Par fragments minuscules. En renforçant les ressources et les ancrages de sécurité bien plus longtemps avant de toucher quoi que ce soit de douloureux.Et surtout, rester profondément humble face à ce que ces thérapeutes nous renvoyaient. Leur connaissance de leur propre culture, de leur propre langage de la souffrance, de leurs propres ressources communautaires était infiniment plus riche que tout ce que nous pouvions apporter. Notre rôle n'était pas de leur apprendre à soigner. C'était de leur donner quelques outils supplémentaires, et de les laisser décider eux-mêmes comment les intégrer dans ce qu'ils savaient déjà faire.Nous sommes rentrées différentes. Pas transformées au sens d'une révélation, mais recalibrées. Avec une conscience plus juste de ce que nos outils peuvent et ne peuvent pas, et de ce que la rencontre humaine fait que la technique seule ne fera jamais.
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